Extraits

Trop tard ?

Combien de kilomètres encore ? 25… 25 kilomètres ! Mon Dieu, comme c’est long ! De mon brancard, je n’aperçois que deux choses : le dos si voûté de maman qu’il a fendu sa robe en deux et la rotation du gyrophare. Par moments, je vois aussi défiler à une vitesse vertigineuse les poteaux électriques et téléphoniques… Je me rends compte que l’ambulance file à toute allure. Soudain notre chauffeur s’exclame : « Heureusement que nous sommes la nuit. Ça m’évite de m’arrêter aux stops et les feux sont moins dangereux car il n’est pas question de s’y arrêter. Je pourrais mettre la sirène mais je l’évite au maximum car le bruit est traumatisant pour les malades. Espérons qu’il n’y aura pas de circulation. Pour gagner du temps, je vais prendre le sens interdit qui dessert directement la clinique. La rue n’est pas large mais je prends le risque ! ». Il va assurément très vite… Pourtant le voyage nous paraît interminable. Je suis abrutie par la piqûre, complètement indifférente à tout ce qui m’entoure, sauf au silence de maman. Elle ne me dit plus que le bébé bouge ses pieds. Je ne pose pas de question. C’est inutile. Il est trop tard. Je sais qu’elle tient maintenant dans ses mains un petit corps sans vie.

Biographie selon notes écrites du narrateur | Femme, 75 ans

Les crues de Loire

Pour nous, les insulaires, les crues de la Loire furent toujours vécues comme des événements préoccupants majeurs. Aucune ne se ressemblait, selon sa saison ou son niveau. J’étais encore jeune enfant quand survint une crue d’hiver de grande ampleur. Elle atteignit plus de six mètres, car nous fûmes obligés de déménager le rez-de-chaussée de notre maison. Ma mère vida les meubles, mon père inclina l’armoire à l’horizontal et la plaça sur la table, dont les pieds trempaient littéralement dans l’eau. Heureusement, mes parents, prévoyants, avaient fait construire une chambre haute à l’étage, au-dessus des deux pièces qu’étaient la cave et la laiterie, elle-même surélevée. Les vaches déménagèrent aussi et furent parquées dans le hangar, que mon père avait construit sur une butte artificielle qu’un gros mur de pierres avec contreforts maintenait. Les bêtes pouvaient ainsi continuer à produire du lait et nous, nous pouvions utiliser la laiterie surélevée pour sa transformation. Pour circuler de la maison à la butte, c’était tout un parcours ! Mon père avait posé des madriers sur des plots qui longeaient la maison et la grange. Les portes de notre habitation restaient ouvertes pour faire circuler le courant d’eau qui débordait de la Loire. Cette installation nous valut de bonnes plaisanteries. Nous pouvions ainsi nous targuer d’avoir eu l’eau courante bien avant les gens du bourg !

Biographie selon notes écrites du narrateur | Homme, 80 ans

1er jour de l’exil

Nous trottons dans la nuit vers la gare. Il est deux heures du matin. Moi qui ai seulement toujours regardé les trains passer, je vais pouvoir monter dans un wagon à mon tour ! Mon père a pris la carte « famille nombreuse », qui lui permet d’avoir les tarifs à moitié prix. Heureusement que tout le monde partage ses astuces ici… Nous nous installons dans le train, près de la vitre. Je fais un dernier signe d’adieu à ma mère. Son regard est voilé par la tristesse. Je reviendrai la voir. Mais il est vrai que j’aurai certainement changé. Grandi. Mûri… Le front collé à la vitre, je découvre un panorama encore inconnu qui défile sous mes yeux, à mesure que le soleil se lève doucement. Les deux cent trente kilomètres qui nous séparent de la capitale s’égrènent au fil des heures qui s’écoulent. Il nous faut sept heures pour rejoindre notre destination. Je ne suis jamais allé à Alger. Tout est nouveau pour moi. En approchant de la capitale, j’aperçois au loin une immensité bleue. — Qu’est-ce que c’est là-bas, da ? — Tu ne sais pas Oiki ? — Non… Dis-moi ! — C’est la mer, bien sûr ! Mon père se moque de moi. Lui connaît la mer. Évidemment.

Biographie | Homme 75 ans

Les ponts sautent

Le 9 juin 1940, le père d’un ami, militaire de réserve et mobilisé pour la Guerre, surprit Eveline et Marcel encore à Rouen : « Malheureux, que faites-vous encore là ? Il faut fuir ! Dépêchez-vous !!! Prenez vos affaires et passez le pont illico ! Les ponts vont sauter ! Les ponts vont sauter ! » La panique de l’homme et le ton impérieux qu’il avait pris avaient suffi à décider le couple à s’exécuter immédiatement. Dans la rue, ils avaient croisé une foule affolée de Rouennais, portant à bout de bras des valises remplies à la hâte, parfois à peine fermées. Tous se bousculaient et couraient dans les rues. Il fallait faire vite et passer sur la rive gauche pour s’enfuir vers le sud, La Bouille puis vers Bagnolle de Lorme. Eveline et Marcel se précipitèrent chez la belle-mère pour prendre quelques affaires, un vélo pour transporter le tout et fuir comme tout le monde. Pour aller où ? Le plus au sud possible. Ils iraient se réfugier dans la ferme de la belle-sœur du frère d'Eveline, située au fin fond d’un village. Il faudrait marcher, mais ils n’avaient pas le choix. C’était une question de vie ou de mort. 10h15. Un gros boum retentit… Puis un deuxième… Un troisième… La terre tremblait. Eveline comprit : les ponts sautaient. L’ordre avait été donné aux soldats français de faire sauter les ponts pour empêcher les Allemands d’avancer. Coûte que coûte.

Biographie d'après enregistrements | Femme, 90 ans

Afficher plus