Extraits

Les crues de Loire

Pour nous, les insulaires, les crues de la Loire furent toujours vécues comme des événements préoccupants majeurs. Aucune ne se ressemblait, selon sa saison ou son niveau. J’étais encore jeune enfant quand survint une crue d’hiver de grande ampleur. Elle atteignit plus de six mètres, car nous fûmes obligés de déménager le rez-de-chaussée de notre maison. Ma mère vida les meubles, mon père inclina l’armoire à l’horizontal et la plaça sur la table, dont les pieds trempaient littéralement dans l’eau. Heureusement, mes parents, prévoyants, avaient fait construire une chambre haute à l’étage, au-dessus des deux pièces qu’étaient la cave et la laiterie, elle-même surélevée. Les vaches déménagèrent aussi et furent parquées dans le hangar, que mon père avait construit sur une butte artificielle qu’un gros mur de pierres avec contreforts maintenait. Les bêtes pouvaient ainsi continuer à produire du lait et nous, nous pouvions utiliser la laiterie surélevée pour sa transformation. Pour circuler de la maison à la butte, c’était tout un parcours ! Mon père avait posé des madriers sur des plots qui longeaient la maison et la grange. Les portes de notre habitation restaient ouvertes pour faire circuler le courant d’eau qui débordait de la Loire. Cette installation nous valut de bonnes plaisanteries. Nous pouvions ainsi nous targuer d’avoir eu l’eau courante bien avant les gens du bourg !

Biographie selon notes écrites du narrateur | Homme, 80 ans

1er jour de l’exil

Nous trottons dans la nuit vers la gare. Il est deux heures du matin. Moi qui ai seulement toujours regardé les trains passer, je vais pouvoir monter dans un wagon à mon tour ! Mon père a pris la carte « famille nombreuse », qui lui permet d’avoir les tarifs à moitié prix. Heureusement que tout le monde partage ses astuces ici… Nous nous installons dans le train, près de la vitre. Je fais un dernier signe d’adieu à ma mère. Son regard est voilé par la tristesse. Je reviendrai la voir. Mais il est vrai que j’aurai certainement changé. Grandi. Mûri… Le front collé à la vitre, je découvre un panorama encore inconnu qui défile sous mes yeux, à mesure que le soleil se lève doucement. Les deux cent trente kilomètres qui nous séparent de la capitale s’égrènent au fil des heures qui s’écoulent. Il nous faut sept heures pour rejoindre notre destination. Je ne suis jamais allé à Alger. Tout est nouveau pour moi. En approchant de la capitale, j’aperçois au loin une immensité bleue. — Qu’est-ce que c’est là-bas, da ? — Tu ne sais pas Oiki ? — Non… Dis-moi ! — C’est la mer, bien sûr ! Mon père se moque de moi. Lui connaît la mer. Évidemment.

Biographie | Homme 75 ans

Les ponts sautent

Le 9 juin 1940, le père d’un ami, militaire de réserve et mobilisé pour la Guerre, surprit Eveline et Marcel encore à Rouen : « Malheureux, que faites-vous encore là ? Il faut fuir ! Dépêchez-vous !!! Prenez vos affaires et passez le pont illico ! Les ponts vont sauter ! Les ponts vont sauter ! » La panique de l’homme et le ton impérieux qu’il avait pris avaient suffi à décider le couple à s’exécuter immédiatement. Dans la rue, ils avaient croisé une foule affolée de Rouennais, portant à bout de bras des valises remplies à la hâte, parfois à peine fermées. Tous se bousculaient et couraient dans les rues. Il fallait faire vite et passer sur la rive gauche pour s’enfuir vers le sud, La Bouille puis vers Bagnolle de Lorme. Eveline et Marcel se précipitèrent chez la belle-mère pour prendre quelques affaires, un vélo pour transporter le tout et fuir comme tout le monde. Pour aller où ? Le plus au sud possible. Ils iraient se réfugier dans la ferme de la belle-sœur du frère d'Eveline, située au fin fond d’un village. Il faudrait marcher, mais ils n’avaient pas le choix. C’était une question de vie ou de mort. 10h15. Un gros boum retentit… Puis un deuxième… Un troisième… La terre tremblait. Eveline comprit : les ponts sautaient. L’ordre avait été donné aux soldats français de faire sauter les ponts pour empêcher les Allemands d’avancer. Coûte que coûte.

Biographie d'après enregistrements | Femme, 90 ans

Steak haché – Pâtes

Quand je repense à cette période de mon enfance, tous mes sens sont en éveil et particulièrement mon odorat et mon goût. Je revois comme si c’était hier les plats de ma grand-mère. J’en ai encore l’eau à la bouche rien que de penser au steak haché pâtes qu’elle nous préparait ! Je n’ai jamais mangé un steak haché aussi bon. Un plat aussi simple et pourtant si savoureux quand c’était elle qui nous le préparait ! Elle mettait évidemment une portion très généreuse de beurre et elle servait le steak acheté à la boucherie Chevault avec des nouilles Rivoire et Carré… J’imagine que les marques doivent avoir leur importance dans le goût qui a tant marqué mon palais ! La poissonnerie Rolland, voisine de leur appartement, permettait à mamie de nous acheter des poissons de qualité également. J’ai encore les papilles qui salivent au souvenir de sa fameuse Lotte aux champignons qu’elle cuisinait si bien ! Elle était plus cuisinière que pâtissière et ses repas étaient toujours excellents ; des produits nobles et une préparation raffinée. Pour le dessert, nous avions parfois droit aux fameux Florentins des chocolatiers Jutard, ces palets de nougatine trempés dans le chocolat. Mmmm, un régal pour la bouche, un peu moins pour les dents !

Biographie | Femme, 40 ans

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