Extraits

Confinement a 90 ans

Déjà le 25 mars… Seulement ! Ma soeur a 92 ans aujourd’hui. Je lui téléphone pour lui souhaiter puisque c’est là le seul moyen de contact entre nous. Elle est confinée dans sa pièce, tout comme les autres résidents du foyer logement. C’est de rigueur pour éviter la propagation du virus. Comme ce doit être pénible ! J’imagine aussi que dans les maisons de retraite, les résidents ne peuvent plus sortir de leur chambre. Le travail des soignants doit être encore plus compliqué également, faute de bénévoles qui sont interdits d’entrée. Si l’on m’avait dit un jour que le fait d’être confiné m’amènerait à faire du télétravail ! Et oui ! Ma biographe Audrey ne peut, elle non plus, se déplacer à mon domicile, pour la rédaction de mon futur livre. Alors, c’est avec ma tablette que je fais les entretiens et corrections, et ça marche ! Voilà que mon journal de bord se termine, rattrapé par le présent. La dernière période d’écriture m’a plongé dans la solitude, en attendant que le confinement se termine enfin. 11 mai 2020, les portes s’ouvrent, mais nous les anciens, pouvons-nous déjà nous déplacer comme bon nous semble alors que les politiques nous exhortent à la vigilance face à ce virus qui nous prend pour cibles ? Ma vie n’est pas entre les quatre murs de ma maison. Elle est dehors, avec mes amis, ma famille. Ce sont eux qui m’ont redonné le goût de vivre et qui ont allégé ma souffrance. Sœurs, beau-frère, enfants, neveux et nièces, petits-enfants, arrière-petits-enfants, relations et ami-e-s… Sans eux, pourquoi continuer à sourire et à chanter ? Sans eux, pourquoi chercher à transmettre et à raconter ?

Biographie selon journal écrit | Homme, 90 ans

Canif et argenterie

Il est temps pour moi de présenter Jules à mes parents. La tâche s’avère un peu ardue. Je redoute ce moment, mais les fêtes de fin d’année approchent et l’occasion se dessine. "Je vais te présenter à mes parents…, lui annoncé-je un jour. — Tu es sûre ? Répond-il d’un air inquiet. — Oui, mais tu sais, ma famille est… Différente de la tienne. L’éducation de mes parents est stricte et ils détestent les retards." La pression monte d’un cran. La ponctualité n’est pas une des qualités premières de Jules, nous le savons tous les deux. Et puis, comment doit-il s’habiller ? Doit-il porter une chemise ? Une veste ? Il faut aussi que je le prévienne des embouteillages. Il n’a pas l’habitude d’aller dans la capitale. Je lui donne des indications pour la route, mais je m’emmêle les pinceaux et lui donne de mauvaises consignes. Ma mère prend la nouvelle avec toute la solennité que je craignais. Elle va recevoir le président de la République. Vite, sortons l’argenterie, mettons les petits plats dans les grands, affairons-nous aux fourneaux ! Il ne faut pas oublier la belle nappe blanche et la vaisselle en porcelaine. Grandiose, le festin va être grandiose ma fille ! Mon ventre se serre. L’angoisse monte. Comment simplifier la rencontre ? Le décalage est énorme...

Biographie selon témoignages oraux et écrits | Femme, 50 ans

Trop tard ?

Combien de kilomètres encore ? 25… 25 kilomètres ! Mon Dieu, comme c’est long ! De mon brancard, je n’aperçois que deux choses : le dos si voûté de maman qu’il a fendu sa robe en deux et la rotation du gyrophare. Par moments, je vois aussi défiler à une vitesse vertigineuse les poteaux électriques et téléphoniques… Je me rends compte que l’ambulance file à toute allure. Soudain notre chauffeur s’exclame : « Heureusement que nous sommes la nuit. Ça m’évite de m’arrêter aux stops et les feux sont moins dangereux car il n’est pas question de s’y arrêter. Je pourrais mettre la sirène mais je l’évite au maximum car le bruit est traumatisant pour les malades. Espérons qu’il n’y aura pas de circulation. Pour gagner du temps, je vais prendre le sens interdit qui dessert directement la clinique. La rue n’est pas large mais je prends le risque ! ». Il va assurément très vite… Pourtant le voyage nous paraît interminable. Je suis abrutie par la piqûre, complètement indifférente à tout ce qui m’entoure, sauf au silence de maman. Elle ne me dit plus que le bébé bouge ses pieds. Je ne pose pas de question. C’est inutile. Il est trop tard. Je sais qu’elle tient maintenant dans ses mains un petit corps sans vie.

Biographie selon notes écrites du narrateur | Femme, 75 ans

Les crues de Loire

Pour nous, les insulaires, les crues de la Loire furent toujours vécues comme des événements préoccupants majeurs. Aucune ne se ressemblait, selon sa saison ou son niveau. J’étais encore jeune enfant quand survint une crue d’hiver de grande ampleur. Elle atteignit plus de six mètres, car nous fûmes obligés de déménager le rez-de-chaussée de notre maison. Ma mère vida les meubles, mon père inclina l’armoire à l’horizontal et la plaça sur la table, dont les pieds trempaient littéralement dans l’eau. Heureusement, mes parents, prévoyants, avaient fait construire une chambre haute à l’étage, au-dessus des deux pièces qu’étaient la cave et la laiterie, elle-même surélevée. Les vaches déménagèrent aussi et furent parquées dans le hangar, que mon père avait construit sur une butte artificielle qu’un gros mur de pierres avec contreforts maintenait. Les bêtes pouvaient ainsi continuer à produire du lait et nous, nous pouvions utiliser la laiterie surélevée pour sa transformation. Pour circuler de la maison à la butte, c’était tout un parcours ! Mon père avait posé des madriers sur des plots qui longeaient la maison et la grange. Les portes de notre habitation restaient ouvertes pour faire circuler le courant d’eau qui débordait de la Loire. Cette installation nous valut de bonnes plaisanteries. Nous pouvions ainsi nous targuer d’avoir eu l’eau courante bien avant les gens du bourg !

Biographie selon notes écrites du narrateur | Homme, 80 ans

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