Extraits

Si j’etais…une artiste

Si j'étais une émotion... Je serais l'émerveillement. Du lever au coucher, j'aime ressentir cette candeur qui me fait retomber en enfance. Ce peut être simplement en ouvrant mes volets, j'admire alors les gouttes sur le balcon qui forment les perles d'un collier d'eau. J'ai toujours posé un regard différent sur le monde. Déjà toute petite, je ressentais cette extase devant la nature, sans oser l'exprimer dans une famille plus cartésienne que je ne l'aurais souhaitée. Il m'a fallu du temps pour apprendre à me connaître et à oser affirmer qui j'étais. [...] Si j'étais une fleur... Je serais une pivoine, arborant fièrement mon tutu pour danser dans le vent. Car le ballet me fascine et m'émerveille, tout comme le patinage artistique si gracieux. Tous les styles de danse me séduisent, des pieds en pointe à la tête à l'envers. Le corps révèle son talent à force d'entraînement et de libération. [...] L'art est aussi question de travail mais quand il arrive à me faire monter les larmes aux yeux et à me faire vibrer, c'est le cœur qui frissonne, la tête ne fait que suivre le mouvement. Tout ce qui a trait à l'art m'émeut, je suis une épicurienne née. J'aime la beauté qui fait tout oublier... Savoir la capter me paraît être la principale qualité pour atteindre le bonheur. [...] Si j'étais une odeur... Je serais le parfum d'une rose grimpante de la pierre de Ronsard, délicat et subtil comme son bouton pâle qui éclot en un petit jupon et suggère les robes à crinoline, les histoires romantiques, les musiciens de Versailles et les châteaux somptueux. J'ai toujours associé cette fleur à de beaux endroits et son parfum à la finesse de ses couleurs et à la forme de ses pétales. Une odeur qui sent la beauté...

Biographie portrait chinois | Femme, 80 ans

La plume toujours etonnee…

C’était un matin du mois de septembre 2014. Un matin comme les autres, où l’automne pressait l’été à faire ses valises. J’ai ouvert le volet roulant de la baie vitrée pour laisser entrer la lumière du jour dans mon salon. Mais un brouillard m’a cueillie. De ma fenêtre surplombant la Loire, le panorama était irréel. Un véritable tableau, où le fleuve semblait encore endormi sous une couverture cotonneuse. Mon Dieu que c’était beau ! J’étais soufflée par cette vue unique. Tout à coup, j’ai entendu très distinctement « Le brouillard, amoureux de la Loire ». N’écoutant que mon instinct, je me suis précipitée vers ma table. Vite, il me fallait un crayon, il fallait que j’écrive ce que j’entendais… Les lignes se sont formées toutes seules sous ma plume étonnée et mes yeux médusés. Que m’arrivait-il ? Cette main semblait tracer seule les lettres qui formaient les mots, s’assemblant eux-mêmes en strophes parfaites. Lorsque la frénésie cessa, j’ai lu. J’avais écrit un poème ! C’était la première fois de ma vie ! Comment était-ce possible ? Je ne savais pas que j’étais capable d’écrire de la poésie. J’étais émerveillée ! Si incrédule que j’en ai parlé à chaque personne que j’ai rencontrée ce jour-là… Mais j’étais bien loin d’imaginer que c’était le premier d'une longue série qui ne se tarit toujours pas. Plus de cinq cents poèmes noircissent mes feuilles d’écolière six ans plus tard… Et je suis toujours aussi émerveillée !

Recueil de poèmes | Femme, 80 ans

Maigre grossesse

À Poitiers, la garnison s’agitait et la ville devint rapidement un centre de mobilisation. Mon père, réquisitionné comme soldat, quitta précipitamment son poste en imprimerie dès 1939 et fut envoyé dans les tranchées alsaciennes pour ralentir la percée nazie. Avant son départ au front, mes parents vendirent leur épicerie, mais hélas, en ces temps de crise, l’acheteur ne les paya jamais et aucun recours ne fut possible pour réclamer réparation. C’est donc seule et désargentée que ma mère dut trouver de quoi se nourrir. Elle se mit à laver du linge pour gagner quelques sous. Ce n’est qu’en mars 1940 que mon père obtint une permission pour retrouver sa femme à Poitiers. Les retrouvailles furent intenses… Et fertiles, puisque neuf mois après, je vins agrandir la famille ! La grossesse de ma mère fut éprouvante, car la famine touchait les villes en premier. Le 23 juin 1940, la Wehrmacht entra dans Poitiers et y installa différentes administrations allemandes, profitant ainsi de la proximité de la zone libre et du carrefour routier et ferroviaire de la ville. Même la voiture de mes parents – dernier vestige de l’aisance acquise – fut réquisitionnée par les soldats du IIIe Reich. La vie avait laissé place à la survie et quelques mois plus tard, lorsque mon père revint à Poitiers, il s’approcha de la maison et demanda : — Bonjour, excusez-moi… Madame est sortie ? — Quoi ? répondit ma mère, abasourdie par la question. — Je cherche Madame…, rétorqua mon père. — Mais tu te fiches de moi ? C’est ça ? Mais c’est moi ! Mon père mit encore quelques secondes, l'observa à nouveau de la tête aux pieds. Son gros ventre détonnait tellement avec la maigreur de ses membres, son visage était émacié et ses yeux agrandis. La famine avait ravagé sa silhouette. Mais c’était bien elle ! Il la reconnaissait à présent…

Biographie selon témoignages | Femme, 80 ans

Confinement a 90 ans

Déjà le 25 mars… Seulement ! Ma soeur a 92 ans aujourd’hui. Je lui téléphone pour lui souhaiter puisque c’est là le seul moyen de contact entre nous. Elle est confinée dans sa pièce, tout comme les autres résidents du foyer logement. C’est de rigueur pour éviter la propagation du virus. Comme ce doit être pénible ! J’imagine aussi que dans les maisons de retraite, les résidents ne peuvent plus sortir de leur chambre. Le travail des soignants doit être encore plus compliqué également, faute de bénévoles qui sont interdits d’entrée. Si l’on m’avait dit un jour que le fait d’être confiné m’amènerait à faire du télétravail ! Et oui ! Ma biographe Audrey ne peut, elle non plus, se déplacer à mon domicile, pour la rédaction de mon futur livre. Alors, c’est avec ma tablette que je fais les entretiens et corrections, et ça marche ! Voilà que mon journal de bord se termine, rattrapé par le présent. La dernière période d’écriture m’a plongé dans la solitude, en attendant que le confinement se termine enfin. 11 mai 2020, les portes s’ouvrent, mais nous les anciens, pouvons-nous déjà nous déplacer comme bon nous semble alors que les politiques nous exhortent à la vigilance face à ce virus qui nous prend pour cibles ? Ma vie n’est pas entre les quatre murs de ma maison. Elle est dehors, avec mes amis, ma famille. Ce sont eux qui m’ont redonné le goût de vivre et qui ont allégé ma souffrance. Sœurs, beau-frère, enfants, neveux et nièces, petits-enfants, arrière-petits-enfants, relations et ami-e-s… Sans eux, pourquoi continuer à sourire et à chanter ? Sans eux, pourquoi chercher à transmettre et à raconter ?

Biographie selon journal écrit | Homme, 90 ans

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