Extraits

La descente aux enfers

Les pompiers arrivent chez nous, suivis de près par la gendarmerie. On me fait grimper dans le camion rouge et ma famille me suit en voiture. Direction les urgences psychiatriques. Ce n’est qu’à ce moment précis que mes fils et Michel réalisent… Impuissants, ils assistent à mes délires dans les couloirs de l’hôpital. Les garçons pleurent en silence. Je ne suis plus moi-même, je ne maîtrise plus aucun de mes comportements. Ils sont en train de me perdre. Un pompier les a prévenus : « Votre maman ne sera plus comme avant… ». L’attente dans ces couloirs leur paraît interminable, on les observe, on m’analyse, on essaie de comprendre nos relations, pourquoi je ne reconnais plus ma famille. La lente procédure se met en place. Un convoi d'infirmières s'approche alors de moi pour m’administrer un puissant calmant. Elles sont obligées de m’attacher car je me débats comme une lionne, avec une force incroyable, comme hantée par une énergie destructrice infinie. La scène est douloureuse pour mes fils et mon mari. Les images sont violentes et resteront gravées dans leur mémoire à vie. Ce sont eux qui me raconteront, moi, je ne me souviens plus. Ai-je jamais vécu cette scène consciemment ?

Biographie selon écrits et témoignages | Femme, 65 ans

L’enfant a la cape

Je suis née Marcelle Bonpoint, le 10 novembre 1941, boulevard du Maine, à Paris dans le 14e arrondissement. Tout près de la prison. A cette époque, la France est entrée en guerre contre l'Allemagne depuis deux ans et contre l'Italie depuis un an. En juin 1940, l'armistice coupe la France en deux, Paris se retrouve en zone occupée, administrée par la Wehrmacht. Les soldats allemands occupent les rues de la capitale. Le nouveau gouvernement français prend place à Vichy sous le commandement du maréchal Pétain. Les Français se retrouvent scindés entre le régime de Vichy qui collabore avec les Nazis et la Résistance qui se met en place, suite à l'appel du Général de Gaulle. En mai 1941, les premières rafles de juifs sont organisées par la Préfecture de Police de Paris. La prison de la Santé dans le 14e arrondissement se remplit ; les détenus de droits communs côtoient les résistants arrêtés. Parmi ces nombreux prisonniers, ma mère, enceinte... Fille de l'assistance publique, je n'ai aucun souvenir de ma naissance jusqu'à mon arrivée à Bordeaux. Pas même d'un quelconque orphelinat qui aurait pu m'accueillir pendant mes premières années. J'ai six ans lorsque j'arrive en ville. Une dame me fait entrer avec elle dans un grand bâtiment et nous grimpons les marches pour atteindre l'étage. J'y découvre de nombreux rayonnages de vêtements pour bébés et pour enfants. Je n'en ai jamais vus autant ! L'on se croirait dans un magasin... La dame me tend mon trousseau personnel : deux robes bleues, deux robes marron, une chemise de corps en grosse toile rayée bleue, une culotte (qui ressemble à un short tant elle est bouffante !), une paire de brodequins en cuir aux talons en bois et une cape bleue bien chaude. La fameuse cape que les orphelins posent sur leurs frêles épaules. Signe distinctif d'une enfance pas comme les autres...

Biographie selon écrits et témoignages | Femme, 80 ans

Si j’etais…une artiste

Si j'étais une émotion... Je serais l'émerveillement. Du lever au coucher, j'aime ressentir cette candeur qui me fait retomber en enfance. Ce peut être simplement en ouvrant mes volets, j'admire alors les gouttes sur le balcon qui forment les perles d'un collier d'eau. J'ai toujours posé un regard différent sur le monde. Déjà toute petite, je ressentais cette extase devant la nature, sans oser l'exprimer dans une famille plus cartésienne que je ne l'aurais souhaitée. Il m'a fallu du temps pour apprendre à me connaître et à oser affirmer qui j'étais. [...] Si j'étais une fleur... Je serais une pivoine, arborant fièrement mon tutu pour danser dans le vent. Car le ballet me fascine et m'émerveille, tout comme le patinage artistique si gracieux. Tous les styles de danse me séduisent, des pieds en pointe à la tête à l'envers. Le corps révèle son talent à force d'entraînement et de libération. [...] L'art est aussi question de travail mais quand il arrive à me faire monter les larmes aux yeux et à me faire vibrer, c'est le cœur qui frissonne, la tête ne fait que suivre le mouvement. Tout ce qui a trait à l'art m'émeut, je suis une épicurienne née. J'aime la beauté qui fait tout oublier... Savoir la capter me paraît être la principale qualité pour atteindre le bonheur. [...] Si j'étais une odeur... Je serais le parfum d'une rose grimpante de la pierre de Ronsard, délicat et subtil comme son bouton pâle qui éclot en un petit jupon et suggère les robes à crinoline, les histoires romantiques, les musiciens de Versailles et les châteaux somptueux. J'ai toujours associé cette fleur à de beaux endroits et son parfum à la finesse de ses couleurs et à la forme de ses pétales. Une odeur qui sent la beauté...

Biographie portrait chinois | Femme, 80 ans

La plume toujours etonnee…

C’était un matin du mois de septembre 2014. Un matin comme les autres, où l’automne pressait l’été à faire ses valises. J’ai ouvert le volet roulant de la baie vitrée pour laisser entrer la lumière du jour dans mon salon. Mais un brouillard m’a cueillie. De ma fenêtre surplombant la Loire, le panorama était irréel. Un véritable tableau, où le fleuve semblait encore endormi sous une couverture cotonneuse. Mon Dieu que c’était beau ! J’étais soufflée par cette vue unique. Tout à coup, j’ai entendu très distinctement « Le brouillard, amoureux de la Loire ». N’écoutant que mon instinct, je me suis précipitée vers ma table. Vite, il me fallait un crayon, il fallait que j’écrive ce que j’entendais… Les lignes se sont formées toutes seules sous ma plume étonnée et mes yeux médusés. Que m’arrivait-il ? Cette main semblait tracer seule les lettres qui formaient les mots, s’assemblant eux-mêmes en strophes parfaites. Lorsque la frénésie cessa, j’ai lu. J’avais écrit un poème ! C’était la première fois de ma vie ! Comment était-ce possible ? Je ne savais pas que j’étais capable d’écrire de la poésie. J’étais émerveillée ! Si incrédule que j’en ai parlé à chaque personne que j’ai rencontrée ce jour-là… Mais j’étais bien loin d’imaginer que c’était le premier d'une longue série qui ne se tarit toujours pas. Plus de cinq cents poèmes noircissent mes feuilles d’écolière six ans plus tard… Et je suis toujours aussi émerveillée !

Recueil de poèmes | Femme, 80 ans

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