Extraits

La plume toujours etonnee…

C’était un matin du mois de septembre 2014. Un matin comme les autres, où l’automne pressait l’été à faire ses valises. J’ai ouvert le volet roulant de la baie vitrée pour laisser entrer la lumière du jour dans mon salon. Mais un brouillard m’a cueillie. De ma fenêtre surplombant la Loire, le panorama était irréel. Un véritable tableau, où le fleuve semblait encore endormi sous une couverture cotonneuse. Mon Dieu que c’était beau ! J’étais soufflée par cette vue unique. Tout à coup, j’ai entendu très distinctement « Le brouillard, amoureux de la Loire ». N’écoutant que mon instinct, je me suis précipitée vers ma table. Vite, il me fallait un crayon, il fallait que j’écrive ce que j’entendais… Les lignes se sont formées toutes seules sous ma plume étonnée et mes yeux médusés. Que m’arrivait-il ? Cette main semblait tracer seule les lettres qui formaient les mots, s’assemblant eux-mêmes en strophes parfaites. Lorsque la frénésie cessa, j’ai lu. J’avais écrit un poème ! C’était la première fois de ma vie ! Comment était-ce possible ? Je ne savais pas que j’étais capable d’écrire de la poésie. J’étais émerveillée ! Si incrédule que j’en ai parlé à chaque personne que j’ai rencontrée ce jour-là… Mais j’étais bien loin d’imaginer que c’était le premier d'une longue série qui ne se tarit toujours pas. Plus de cinq cents poèmes noircissent mes feuilles d’écolière six ans plus tard… Et je suis toujours aussi émerveillée !

Recueil de poèmes | Femme, 80 ans

Maigre grossesse

À Poitiers, la garnison s’agitait et la ville devint rapidement un centre de mobilisation. Mon père, réquisitionné comme soldat, quitta précipitamment son poste en imprimerie dès 1939 et fut envoyé dans les tranchées alsaciennes pour ralentir la percée nazie. Avant son départ au front, mes parents vendirent leur épicerie, mais hélas, en ces temps de crise, l’acheteur ne les paya jamais et aucun recours ne fut possible pour réclamer réparation. C’est donc seule et désargentée que ma mère dut trouver de quoi se nourrir. Elle se mit à laver du linge pour gagner quelques sous. Ce n’est qu’en mars 1940 que mon père obtint une permission pour retrouver sa femme à Poitiers. Les retrouvailles furent intenses… Et fertiles, puisque neuf mois après, je vins agrandir la famille ! La grossesse de ma mère fut éprouvante, car la famine touchait les villes en premier. Le 23 juin 1940, la Wehrmacht entra dans Poitiers et y installa différentes administrations allemandes, profitant ainsi de la proximité de la zone libre et du carrefour routier et ferroviaire de la ville. Même la voiture de mes parents – dernier vestige de l’aisance acquise – fut réquisitionnée par les soldats du IIIe Reich. La vie avait laissé place à la survie et quelques mois plus tard, lorsque mon père revint à Poitiers, il s’approcha de la maison et demanda : — Bonjour, excusez-moi… Madame est sortie ? — Quoi ? répondit ma mère, abasourdie par la question. — Je cherche Madame…, rétorqua mon père. — Mais tu te fiches de moi ? C’est ça ? Mais c’est moi ! Mon père mit encore quelques secondes, l'observa à nouveau de la tête aux pieds. Son gros ventre détonnait tellement avec la maigreur de ses membres, son visage était émacié et ses yeux agrandis. La famine avait ravagé sa silhouette. Mais c’était bien elle ! Il la reconnaissait à présent…

Biographie selon témoignages | Femme, 80 ans

Confinement a 90 ans

Déjà le 25 mars… Seulement ! Ma soeur a 92 ans aujourd’hui. Je lui téléphone pour lui souhaiter puisque c’est là le seul moyen de contact entre nous. Elle est confinée dans sa pièce, tout comme les autres résidents du foyer logement. C’est de rigueur pour éviter la propagation du virus. Comme ce doit être pénible ! J’imagine aussi que dans les maisons de retraite, les résidents ne peuvent plus sortir de leur chambre. Le travail des soignants doit être encore plus compliqué également, faute de bénévoles qui sont interdits d’entrée. Si l’on m’avait dit un jour que le fait d’être confiné m’amènerait à faire du télétravail ! Et oui ! Ma biographe Audrey ne peut, elle non plus, se déplacer à mon domicile, pour la rédaction de mon futur livre. Alors, c’est avec ma tablette que je fais les entretiens et corrections, et ça marche ! Voilà que mon journal de bord se termine, rattrapé par le présent. La dernière période d’écriture m’a plongé dans la solitude, en attendant que le confinement se termine enfin. 11 mai 2020, les portes s’ouvrent, mais nous les anciens, pouvons-nous déjà nous déplacer comme bon nous semble alors que les politiques nous exhortent à la vigilance face à ce virus qui nous prend pour cibles ? Ma vie n’est pas entre les quatre murs de ma maison. Elle est dehors, avec mes amis, ma famille. Ce sont eux qui m’ont redonné le goût de vivre et qui ont allégé ma souffrance. Sœurs, beau-frère, enfants, neveux et nièces, petits-enfants, arrière-petits-enfants, relations et ami-e-s… Sans eux, pourquoi continuer à sourire et à chanter ? Sans eux, pourquoi chercher à transmettre et à raconter ?

Biographie selon journal écrit | Homme, 90 ans

Canif et argenterie

Il est temps pour moi de présenter Jules à mes parents. La tâche s’avère un peu ardue. Je redoute ce moment, mais les fêtes de fin d’année approchent et l’occasion se dessine. "Je vais te présenter à mes parents…, lui annoncé-je un jour. — Tu es sûre ? Répond-il d’un air inquiet. — Oui, mais tu sais, ma famille est… Différente de la tienne. L’éducation de mes parents est stricte et ils détestent les retards." La pression monte d’un cran. La ponctualité n’est pas une des qualités premières de Jules, nous le savons tous les deux. Et puis, comment doit-il s’habiller ? Doit-il porter une chemise ? Une veste ? Il faut aussi que je le prévienne des embouteillages. Il n’a pas l’habitude d’aller dans la capitale. Je lui donne des indications pour la route, mais je m’emmêle les pinceaux et lui donne de mauvaises consignes. Ma mère prend la nouvelle avec toute la solennité que je craignais. Elle va recevoir le président de la République. Vite, sortons l’argenterie, mettons les petits plats dans les grands, affairons-nous aux fourneaux ! Il ne faut pas oublier la belle nappe blanche et la vaisselle en porcelaine. Grandiose, le festin va être grandiose ma fille ! Mon ventre se serre. L’angoisse monte. Comment simplifier la rencontre ? Le décalage est énorme...

Biographie selon témoignages oraux et écrits | Femme, 50 ans

Afficher plus