Extraits

Les citadins de la guerre

En juin 1940, l’exode connaît une nouvelle vague, alimentée par les Parisiens qui fuient l’armée de Hitler. Pas moins de huit millions de personnes quittent ainsi leur domicile pour se presser sur les routes de province, dans un chaos et une urgence effroyable. Les affaires s’entassent à la hâte, pas le temps de réfléchir à ce qu’on prend ou ce qu’on laisse aux Allemands ! L’instinct de survie prend le dessus. En catastrophe, les mairies improvisent pour accompagner les déplacements massifs de population ; des départements d’accueil sont désignés pour chaque arrondissement de Paris. Ma commune recueille des habitants du XIIIe arrondissement. Le minimum est prévu : le relogement des familles, la poursuite de l’école pour les enfants, la mise en sécurité. La solidarité fera le reste… C’est ainsi que dans mon village, je vois bientôt arriver de nombreuses familles parisiennes, venues se réfugier chez nous. L’accueil se passe plutôt bien, nous sommes tous conscients qu’elles ont tout perdu et que nous devons les aider. Cependant, l’état d’esprit citadin de nos « invités » contraste fortement avec notre ambiance campagnarde. Certains travaillent dans les fermes et arrivent à se fondre dans notre paysage, mais pour d'autres, c’est plus difficile ! À leur arrivée, la municipalité de leur demande leur identité pour les enregistrer : « Comment vous appelez-vous Madame ? demande le maire, en s’adressant à l’une des deux femmes qui se présentent ce jour-là. – Mme Dupont. – C’est le nom de votre mari j’imagine ? ajoute le Maire en lorgnant le ventre rebondi qui se dresse devant lui. – N’importe quoi ! Comme s’il fallait un mari pour avoir des gosses !, pouffe la femme en faisant un clin d’œil à son amie. » Les regards se croisent, lourds de sous-entendus, et les traditionalistes d'ici grincent des dents… Un autre jour, c’est notre pauvre statue de Jeanne d’Arc qui écope des manières non conventionnelles d’un adolescent de la capitale. Avec un javelot, le voilà qui vise le bras de la statue, sur la place de l’église, devant l’attroupement habituel d’enfants qui jouent à cet endroit. Le fanfaron est habile et casse net le bras en pierre. Il a mutilé notre Jeanne d’Arc ! Ce n’est pas le meilleur moyen de se faire accepter ici…

Biographie selon témoignages et écrits | Homme, 88 ans

Le fils caché

Lorsque Marguerite retourne à la maison de retraite la fois suivante et qu'elle recueille les douloureuses confidences de sa tante, elle lui répond doucement : "Ma tante, est-ce que tu veux voir ton fils ?". La question désarçonne la vieille femme qui approuve cependant dans un souffle. Quelques jours plus tard, mon cœur bat à tout rompre alors que je franchis le seuil de la maison de retraite. Dans le large couloir, je la vois. C'est elle. J'ai 70 ans quand je découvre pour la première fois ma mère qui en a 97 ! Nos regards se croisent et nous fondons en larmes tous les deux... En une seconde, je lui ai tout pardonné. A quoi bon lui en vouloir aujourd'hui pour cette enfance que je n'ai pas eue ? Une rancœur ne nous mènerait à rien. J'ai besoin de sa présence et le temps ensemble nous est compté. Elle me prend la main et ne me la lâche que lorsque j'insiste pour partir. Ma femme n'est pas très à l'aise avec ces retrouvailles, elle m'accompagne quelquefois, mais préfère me laisser en tête-à-tête avec elle. Son cœur de mère a du mal à pardonner à cette femme qui m'a tant blessé par son absence, et j'avoue que je redoute qu'elle ne lâche un mot de trop qui entacherait la toute nouvelle relation que j'essaie de construire. Chaque semaine, je rends donc visite à ma mère à la maison de retraite. Nous sommes heureux de nous retrouver. Nous n'abordons cependant jamais les sujets qui fâchent, préférant parler de la vie quotidienne, de sujets futiles et sans conséquence, plutôt que de faire remonter les souffrances du passé et les questionnements sans fin et sans réponse que j'ai pourtant en tête.

Biographie selon témoignages | Homme, 94 ans

La descente aux enfers

Les pompiers arrivent chez nous, suivis de près par la gendarmerie. On me fait grimper dans le camion rouge et ma famille me suit en voiture. Direction les urgences psychiatriques. Ce n’est qu’à ce moment précis que mes fils et Michel réalisent… Impuissants, ils assistent à mes délires dans les couloirs de l’hôpital. Les garçons pleurent en silence. Je ne suis plus moi-même, je ne maîtrise plus aucun de mes comportements. Ils sont en train de me perdre. Un pompier les a prévenus : « Votre maman ne sera plus comme avant… ». L’attente dans ces couloirs leur paraît interminable, on les observe, on m’analyse, on essaie de comprendre nos relations, pourquoi je ne reconnais plus ma famille. La lente procédure se met en place. Un convoi d'infirmières s'approche alors de moi pour m’administrer un puissant calmant. Elles sont obligées de m’attacher car je me débats comme une lionne, avec une force incroyable, comme hantée par une énergie destructrice infinie. La scène est douloureuse pour mes fils et mon mari. Les images sont violentes et resteront gravées dans leur mémoire à vie. Ce sont eux qui me raconteront, moi, je ne me souviens plus. Ai-je jamais vécu cette scène consciemment ?

Biographie selon écrits et témoignages | Femme, 65 ans

L’enfant a la cape

Je suis née Marcelle Bonpoint, le 10 novembre 1941, boulevard du Maine, à Paris dans le 14e arrondissement. Tout près de la prison. A cette époque, la France est entrée en guerre contre l'Allemagne depuis deux ans et contre l'Italie depuis un an. En juin 1940, l'armistice coupe la France en deux, Paris se retrouve en zone occupée, administrée par la Wehrmacht. Les soldats allemands occupent les rues de la capitale. Le nouveau gouvernement français prend place à Vichy sous le commandement du maréchal Pétain. Les Français se retrouvent scindés entre le régime de Vichy qui collabore avec les Nazis et la Résistance qui se met en place, suite à l'appel du Général de Gaulle. En mai 1941, les premières rafles de juifs sont organisées par la Préfecture de Police de Paris. La prison de la Santé dans le 14e arrondissement se remplit ; les détenus de droits communs côtoient les résistants arrêtés. Parmi ces nombreux prisonniers, ma mère, enceinte... Fille de l'assistance publique, je n'ai aucun souvenir de ma naissance jusqu'à mon arrivée à Bordeaux. Pas même d'un quelconque orphelinat qui aurait pu m'accueillir pendant mes premières années. J'ai six ans lorsque j'arrive en ville. Une dame me fait entrer avec elle dans un grand bâtiment et nous grimpons les marches pour atteindre l'étage. J'y découvre de nombreux rayonnages de vêtements pour bébés et pour enfants. Je n'en ai jamais vus autant ! L'on se croirait dans un magasin... La dame me tend mon trousseau personnel : deux robes bleues, deux robes marron, une chemise de corps en grosse toile rayée bleue, une culotte (qui ressemble à un short tant elle est bouffante !), une paire de brodequins en cuir aux talons en bois et une cape bleue bien chaude. La fameuse cape que les orphelins posent sur leurs frêles épaules. Signe distinctif d'une enfance pas comme les autres...

Biographie selon écrits et témoignages | Femme, 80 ans

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